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Focus #9 / Louisahhh : portrait d'une artiste engagée

Le 5 mars dernier, nous accueillions Louisahhh au Chapiteau pour une soirée Digression mémorable après deux ans d'absence à Marseille. A la fin de son incroyable set, encore pleine d'adrénaline et d'euphorie, la DJ internationale a accepté de répondre à nos questions dans la chaleur de notre bureau. Elle revient sur sa carrière et ses projets, son rapport à la France mais surtout sur son engagement pour une fête plus libre et plus safe.
Louisahhh au Chapiteau - marseille [Crédits : David Costa]

Peux-tu tout d’abord te présenter ? Depuis combien de temps es-tu DJ et comment qualifierais-tu ton esthétique musicale ?


Louisahhh : Je suis Louisahhh et je suis DJ depuis 2004 - si on calcule bien, ça fait… 18 ans, soit la moitié de ma vie en fait. (rires) Je dirais que je joue une sorte de musique techno punk industrielle, c’est un petit mélange de tout ça. Et en plus de ma carrière de DJ, j’écris des morceaux et je chante : je fais notamment partie d’une formation en trio, le Louisahhh Live Band, avec Maelstrom derrière les machines et Bertrand James du groupe Totoro aux percussions.


Qu’est-ce qui t’a amenée à opter pour la France ? Tu avais un intérêt particulier pour le pays ?


Louisahhh : A vrai dire, ma venue ici résulte plus d’un heureux accident. Cela faisait quelque temps que je travaillais sur un morceau avec Brodinsky alors que j’habitais encore à Los Angeles, et son équipe de management - qui tenait aussi Bromance Records - m’a convaincue de venir en France. Ils m’ont proposé de m’épauler avec le booking, le management, le label et puis les clubs aussi : il faut dire qu’ils tenaient le Social Club, le Silencio, le Wanderlust et même le Showcase, c’est dingue à quel point il y avait un vrai monopole. Ils m’ont assuré qu’ils m’apporteraient leur aide, donc je me suis dit “Oh, il faut croire que je vais déménager à Paris” ; je ne parlais pas un mot de français et je n'avais aucune idée de ce dans quoi je m’embarquais mais ça a fini par fonctionner ! (rires) C’est vrai qu’avec Brodinsky, on avait travaillé sur le hit “Let the beat control your body”, ce qui m’a clairement permis d’acquérir un succès je n’avais jamais eu aux Etats-Unis, parce que la musique que je proposais était trop underground là-bas pour pouvoir en faire ma vie. Donc ça a été un vrai point de départ pour moi que de pouvoir vivre de ma musique en France.

Ce que j’aime aussi avec la scène française, c’est qu’elle s’intéresse profondément à la sauvegarde de la culture et a pour objectif d’en faire un environnement confortable pour toutes les parties prenantes, que ce soient les médias, le gouvernement, les artistes ou les promoteurs. On parle de plus en plus des conditions de travail ou du fait de se sentir à l’aise sur le dancefloor : c’est une conversation qui n’existerait pas aux USA sans qu’elle soit au moins sponsorisée par Budweiser (rires). Je trouve ça incroyable de prendre part à une culture aussi spéciale, c’est un vrai honneur.



Penses-tu que la pause imposée par le coronavirus t’a fait repenser tes pratiques en tant que DJ ?


Louisahhh : En tout cas, il est devenu de plus en plus important pour moi de me concentrer professionnellement comme personnellement sur le lancement du groupe live. On avait déjà commencé à travailler dessus avant, mais avec le COVID ce n’était pas vraiment le moment de décoller, c’était plus un moment de grande réflexion. Je pense que tout ça m’a donné accès à une toute autre sensibilité dans la performance, qui implique davantage la foule et le public. Et je pense aussi que c’est bien la première fois de toute ma vie que j’ai l’opportunité de faire quelque chose uniquement pour le plaisir. Ça, c’était mon cheminement personnel. Et plus globalement, je pense aussi que le coronavirus a été une opportunité énorme pour repenser la manière dont nous travaillons en tant que communauté, et d’en faire quelque chose de plus safe et de plus durable dans le temps. Ça passe évidemment par l’évolution des pratiques dans la vie nocturne, notamment en termes de consentement et de bien-être. Bien entendu, il s’agit aussi de rendre l’industrie musicale efficace en termes de responsabilité environnementale : ça passe par exemple par des programmes comme “DJ for climate action”, mais aussi par l’engagement personnel des artistes, comme La Fraîcheur (ndlr : à retrouver très bientôt au Chapiteau !) qui ne se déplace qu’en train par exemple. On oublie que le COVID est aussi une opportunité, et que l’évolution est tout à fait possible et pas si difficile. Il faut dire que la culture du consentement, le développement durable et la santé mentale sont très liés, car si on fait attention les uns aux autres et qu’on prend soin de la planète, alors notre bien être n’en sera que meilleur. Je suis très enthousiaste à l’idée qu’on parle de plus en plus de la manière dont on peut bâtir un monde meilleur, c’est super important !



Est-ce que tu peux nous parler davantage de ton engagement dans le féminisme ?


Louisahhh : J’ai tendance à dire que l’espace culturel et même plus globalement la plupart des espaces sont traditionnellement dominés par les hommes. Ils se font mieux payer et les postes de pouvoir sont principalement occupés par des hommes cis, hétérosexuels et blancs. Mon objectif, c’est de faire de la place à d’autres types de personnes dans le secteur : c’est assez enthousiasmant pour moi car j’arrive à un stade de ma carrière où je peux contribuer à ce changement. C’est chouette de voir qu’il y a depuis 3-4 ans un certain nombre de meufs qui font de l’excellent son et qui récupèrent une partie de l’espace occupé par les hommes. Je sais que je dois beaucoup à des personnes comme Miss Kittin, Ellen Alien ou Magda qui ont été de vrais modèles, et maintenant c’est à mon tour d’ouvrir un peu le chemin pour d’autres femmes, cela signifie beaucoup pour moi.

Je sais par ailleurs que le fait de ne pas se sentir safe en milieu festif peut aussi être un barrage pour beaucoup de monde, et il me paraît important d’avoir une vraie réflexion sur les espaces safe et le consentement. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître la culpabilité des gens car je ne crois pas vraiment en la cancel culture - je trouve en tout cas qu’il y a des contributions plus efficaces - mais aussi d’utiliser l’éducation comme vecteur principal, surtout dans un milieu où l’on vend de l’alcool, où l’on consomme de la drogue. Il est important d’être très clair sur la manière dont on peut s’assurer que tout le monde se sente à l’aise, que tout le monde sache ce qu’est le consentement enthousiaste et éclairé à tous les niveaux, que ce soit en club, en festival ou tout autre espace. Le secteur a probablement beaucoup à apprendre de la communauté BDSM, n’importe qui pourrait leur emprunter quelques règles de base pour que tout soit safe et positif.

Je trouve d’ailleurs que ce que vous faites au Chapiteau est absolument nécessaire et génial, c’est incroyable de se dire que des lieux comme le votre offrent de la médiation et une vraie prise en charge si quelqu’un ne se sent pas à l’aise. C’est tellement important de faire attention les uns aux autres, ça ne devrait pas être nouveau. On a eu 2 ans pour réfléchir à tout ça et j’ai aussi l’impression que les limites sociales des gens sont aussi différentes après le COVID. D’un côté, il y a une jeunesse qui brûle de festoyer à nouveau après toute cette attente, et de l’autre, beaucoup de gens qui ont au contraire besoin de plus de distance car ils ne sont plus habitués à la proximité. Il faut juste être conscients de nos propres limites et connaître celles des autres et pouvoir en discuter toustes ensemble. Je suis vraiment optimiste quant à une perspective de progrès par rapport à tout ça, on a une vraie chance de faire bouger les lignes alors il faut la saisir !

Et même en tant qu’artiste, je trouve cela toujours très appréciable de me produire dans des lieux dont le travail résonne avec mes propres valeurs. Ça fait vraiment la différence car je sais qu’en tant qu’environnement global on contribue à pousser plus loin nos idées et à les appliquer dans d’autres espaces. Il faut normaliser cette réflexion et arrêter de craindre que de pousser un tel message puisse compromettre la soirée ou la rendre moins fun : bien au contraire ! Cela nous permet d’être nous-mêmes et ça fait du bien. Je me souviens quand j’étais plus jeune de tous les à priori que j’avais sur la manière dont je devais me comporter ou m’habiller pour avoir du succès. C’était beaucoup de pression et je trouve ça important que cela ne se reproduise pas avec les générations actuelles et futures.



Pour terminer en beauté, as-tu des actus à nous partager ? Où vas-tu te produire ces prochains mois ?


Louisahhh : PUTAIN DE BERCY (rires) ! Très excitée à l’idée de fouler la scène de la U Arena avec mon groupe live ! Ensuite, je serai aux US et au Mexique pour les deux dernières semaines du mois de mars. Ensuite on va partir en tournée avec le groupe, on sera notamment au Sonar à Barcelone pour un show en live. On est encore en train de travailler sur notre tournée car beaucoup de dates ont dû être décalées comme vous vous en doutez. Mais je prévois beaucoup de concerts avec le groupe, beaucoup de DJ sets à venir, et je travaille aussi sur deux albums : un avec Maelstrom et un album solo sur lequel je vais travailler quand je serai à Los Angeles. Je n’ai de date de sortie précise pour aucun des deux, mais je peux vous assurer que je travaille dur et que ça va être intense !



Louisahhh au Chapiteau - marseille [Crédits : David Costa]

Remerciements :


Merci à Louisahhh, pour sa proximité, sa bienveillance, son enthousiasme, sa gentillesse et son set juste incroyable lors de cette soirée.


Merci à l'équipe de Vedettes : Melaine, Agathe, Justine et Constance pour la confiance accordée dans l'élaboration de cette soirée et pour leur travail à nos côtés.


Et bien évidement, merci au public pour les good vibes et l'amour renvoyé à Louisahhh via vos danses endiablées.


On s'en souviendra !

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